L'HERBE DU MALHEUR
Ce jour-là le Palais de Justice fait recette. Moins en spectateurs qu’en gardes pénitentiaires. A un moment on en comptera une douzaine dans la seule salle d'audience. Plus une escorte de quatre policiers. Sans compter ceux qui patientent dans les couloirs.
Ce serait intéressant de savoir combien tout cela coûte aux contribuables.
Celui qui fait son entrée, entouré de quatre gardes du corps lourdement armés, n’a pourtant pas l’apparence d’un homme dangereux.
Yann de Saint Martin apparaît plutôt comme l’exemple type du p’tit gars entré un jour dans l’univers du cannabis et qui ne parvient plus à en sortir. Un cas comme on en rencontre toutes les semaines au tribunal judiciaire de Boulogne sur Mer. Ça en deviendrait banal. Trop banal.
Pour des affaires réitérées de trafics, transports et consommations de stups, après maints rappels inutiles, Yann avait commencé un stage en prison l’année dernière. En vue d’une prochaine libération il avait été admis au Centre de semi-liberté de Saint-Martin, sa ville d’adoption. Sauf qu’un soir du 9 août dernier, il n’y est pas rentré. Ce qui, pour la justice, correspond à une évasion.
Pour quelle raison s’est-il évadé lui demande le juge? Parce qu’il était menacé pour une question d’argent.
C’est un peu comme une antienne devant les tribunaux. Quand un petit trafiquant est envoyé en prison, sa cargaison de stups est saisie. Quand il sort, sans argent, il doit rembourser ses fournisseurs. Sinon…
Voilà pourquoi, selon lui, Yann a faussé compagnie au Centre pour s’en aller vivre loin de là. Mais pourquoi alors est-il réapparu à Saint-Martin ce 2 janvier 2026? Pour aller voir sa grand-mère répond-il.
Sauf que ce soir-là son chauffeur a fait l’objet d’un contrôle routier et qu’il n’était pas en règle. Sauf que Yann avait (négligemment? pas pour offrir à mère-grand quand même?) emporté avec lui quelques grammes de cannabis. Et les policiers ont mis la main dessus. Bon, vue la faible quantité retrouvée sur lui, Yann n’est pas poursuivi pour trafic, juste pour usage illicite. Ainsi que pour évasion, bien sûr. Dans ces conditions, l’issue du procès ne fait pas de doute.
Le jeune homme va retourner en prison, à la fois pour achever sa première peine et pour accomplir six mois de bonus au vu de ses derniers exploits.
Personne ne peut alors légitimement penser qu’à l’issue de cet enfermement, Yann connaîtra un meilleur avenir. Pas le juge qui préside l’audience en tout cas. Depuis quatre ans qu’il a été nommé au tribunal de Boulogne, le magistrat a croisé le destin de Yann à maintes reprises comme il le lui rappelle, dans une sorte d'aparté. Toujours pour les mêmes faits. A chaque fois cet ado attardé a promis. Et il n’a jamais tenu.
L’engrenage.
C’est cela aussi l’addiction aux stupéfiants. Ça peut ficher toute une vie en l’air.
Par ailleurs, quelqu’un a-t-il déjà cherché à savoir combien tout cela coûtait à la société..?